Réemploi ex situ de matériaux : Retour d’expérience sur la déconstruction du site Boehringer Ingelheim à Lyon

Elsa Debauge 04/09/2026
Tête Bobi
Chantier : EPC Demosten - Crédit photo : View-Factory

Bobi Réemploi a eu l’opportunité d’accompagner une opération de déconstruction d’envergure à Lyon : la première phase de déconstruction de l’ancien site des laboratoires pharmaceutiques Boehringer Ingelheim. Ce chantier concernait près de 13 900 m² de surface de plancher.

À travers ce retour d’expérience, nous partageons les facteurs de réussite, les difficultés rencontrées et les enseignements tirés. L’objectif : aider les maîtres d’ouvrage, maîtres d’œuvre et entreprises à intégrer le réemploi dans leurs futurs chantiers.

Le projet en quelques mots

À la suite de la fermeture de son site de Lyon Gerland en 2020, Boehringer Ingelheim disposait d’un vaste ensemble immobilier. Plus de 42 000 m² de bâtiments occupaient un foncier stratégique de près de 30 200 m², au cœur de Lyon.

Les bâtiments existants n’étant plus adaptés aux besoins du groupe, la maîtrise d’ouvrage a décidé de les démolir afin de préparer la valorisation future du site. Soucieuse de limiter l’impact environnemental de l’opération, la maîtrise d’ouvrage a engagé une démarche ambitieuse de déconstruction durable. Celle-ci intégrait le réemploi des matériaux, le tri et la valorisation des déchets, ainsi que la réduction des consommations énergétiques.

Compte tenu de l’ampleur du projet, celui-ci a été découpé en deux phases. À ce jour (2026), les travaux ont uniquement portés sur la première phase. Elle concernait cinq bâtiments représentant 13 900 m² de surface de plancher, soit moins de la moitié du site.

Vue arienne du projet de déconstruction des laboratoires pharmaceutiques de Boehringer Ingelheim à Lyon sur le site des anciens abattoirs Tony Garnier
Vue aérienne du site du projet (en jaune les 5 bâtiments concernés par la phase OUEST de travaux)

Des leviers déterminants pour la réussite du projet

Une maitrise d’ouvrage pleinement engagée

Le premier facteur de réussite de cette opération réside dans l’engagement fort de Boehringer Ingelheim en faveur d’une déconstruction à faible impact environnemental.

Dès le lancement du projet, la maîtrise d’ouvrage a fixé des objectifs ambitieux en matière de réemploi et de valorisation des matériaux :

  • Massifier autant que possible le réemploi
    • Réemployer au minimum 215 tonnes de matériaux pour l’ensemble de l’opération
    • Pour cela, la maîtrise d’ouvrage a fixé des prix de revente attractifs
  • Dépasser les objectifs de valorisation des déchets fixés réglementairement à 70%
    • L’entreprise de déconstruction a installé plus de 14 bennes sur le chantier pour faciliter le tri des déchets
  • Limiter au maximum les consommations sur le chantier qu’elles soient énergétiques ou en consommables
  • Privilégier les modes de déplacement doux pour l’ensemble des équipes…

Au-delà de cette volonté, elle a également mobilisé les moyens humains et financiers nécessaires pour les atteindre.

Cette implication a permis de mener des recherches approfondies pour trouver des repreneurs aux matériaux et équipements. Elle a également permis de financer les opérations de dépose soignée indispensables à leur réemploi.

Contrairement à une démolition classique, la dépose sélective nécessite davantage de temps, une main-d’œuvre qualifiée et une organisation spécifique. La valeur des matériaux de réemploi revendus ne peut pas toujours compenser ce surcoût, d’où la nécessité pour la maîtrise d’ouvrage de prévoir un budget dédié.  

Cette opération démontre ainsi qu’une démarche ambitieuse de réemploi repose avant tout sur un engagement fort du donneur d’ordre.

Une équipe projet aux compétences complémentaires

La réussite du chantier repose également sur la constitution d’une équipe réunissant des acteurs spécialisés et expérimentés.

L’équipe était composée de :

Équipe du projet de déconstruction et de réemploi du site Boehringer Ingelheim à Lyon : Artelia, Bobi Réemploi, Six sur Neuf, EPC Demosten et Snadec.
  • Artelia, maître d’œuvre démolition engagé depuis plusieurs années dans le développement du réemploi ;
  • Demosten, entreprise de déconstruction disposant d’une expertise reconnue en dépose soignée et d’une équipe dédiée au réemploi ;
  • Bobi Réemploi, assistant à maîtrise d’ouvrage spécialisé dans le réemploi des matériaux ;
  • Six-sur-Neuf, bureau d’études spécialisé en éco-construction chargé du suivi carbone de l’opération ;
  • REI Industry, mobilisé pour son expertise sur les équipements techniques spécifiques liés à l’activité industrielle du site.

Cette complémentarité des compétences a favorisé un travail collaboratif efficace, une prise de décision rapide et la mobilisation d’un réseau étendu de repreneurs potentiels.

Le réemploi étant une démarche transversale, la coordination entre les différents intervenants constitue un facteur clé de succès.

Les étapes clés d’un chantier de déconstruction en vue d’un réemploi

Trouver des repreneurs : une étape essentielle

Pour qu’un matériau puisse être réemployé, encore faut-il lui trouver un nouvel usage.

Afin de faciliter cette recherche, nous avons créé un catalogue en ligne recensant les matériaux et équipements disponibles. Cet outil a permis aux différents acteurs intéressés d’identifier rapidement les éléments susceptibles de répondre à leurs besoins.

Aperçu du catalogue en ligne de matériaux de réemploi du bureau d'études Bobi Réemploi à Lyon
Aperçu des catalogues en ligne sur le site de Bobi Matériaux

Compte tenu de la taille du site et de la diversité des ressources présentes, nous avons organisé des visites du site. Ces visites ont permis d’identifier des matériaux supplémentaires, de répondre aux questions des repreneurs et d’établir des réservations en amont des opérations de dépose.

Cette démarche, engagée dès le démarrage du projet, nous a permis de concentrer les efforts de dépose soignée sur les matériaux ayant trouvé un débouché, limitant ainsi les coûts inutiles.

Dans une logique d’économie circulaire locale, nous avons également privilégié les structures contribuant au développement du réemploi sur le territoire ainsi que les acteurs ayant le plus besoin de ces ressources.

La dépose soignée : une expertise indispensable

Une fois les repreneurs identifiés, les matériaux ont dû être déposés avec soin afin de préserver leur intégrité.

Cette étape nécessite des compétences spécifiques, des méthodes adaptées et une organisation de chantier différente de celle d’une démolition classique.

Grâce à l’expérience de l’entreprise de déconstruction, de nombreux matériaux ont pu être déposés dans de bonnes conditions. Pour certains équipements particulièrement techniques liés à l’activité industrielle du site, des essais préalables ont toutefois été nécessaires afin de définir les protocoles les plus adaptés.

Photo des travaux de dépose soignée dans le cadre du projet de Boehringer Ingelheim à Lyon
Dépose soignée en cours

L’entreprise de déconstruction a, par exemple, réalisé des tests sur les panneaux sandwich des salles blanches. La jonction entre les panneaux sandwich et les remontées de sol souple en plinthe compliquait leur dépose soignée. En effet, la plupart des sols souples présentaient des colles amiantées. Il était donc impossible de déposer simplement les sols souples avant de récupérer les panneaux. L’entreprise a dû scier chaque panneau proprement, au-dessus du niveau des remontées de plinthes. Cette intervention minutieuse a néanmoins permis de récupérer de nombreux panneaux en vue de leur réemploi.

Stockage et logistique : des étapes souvent sous-estimées

Le succès d’une démarche de réemploi ne s’arrête pas à la dépose des matériaux.

Pour garantir leur réutilisation, les matériaux doivent être conditionnés avec soin, protégés durant leur stockage et transportés dans des conditions adaptées. Certains nécessitent notamment un stockage à l’abri des intempéries.

Compte tenu des volumes concernés sur cette opération, une organisation spécifique a été mise en place. Des zones de stockage dédiées ont été créées pour chaque repreneur, accompagnées d’une signalétique détaillée indiquant les matériaux qui leur étaient réservés. Le phasage travaux a permis de mettre à disposition un bâtiment pendant plusieurs mois avant sa démolition.

Vues des zones de stockage des matériaux voués à être réemployés ex situ dans le cadre du projet de Boehringer Ingelheim à Lyon
Vues des zones de stockage en intérieur en cours de travaux

Ce système, construit à partir du catalogue en ligne, a permis à l’ensemble des équipes de localiser rapidement les ressources concernées et d’optimiser les flux sur le chantier.

Cette organisation rigoureuse a considérablement facilité les opérations de reprise. Lors de leur venue sur site, les repreneurs pouvaient récupérer l’ensemble des matériaux qui leur étaient destinés au même endroit, sous la supervision de l’entreprise de déconstruction.

Photo d'un repreneur venant récupérer des matériaux de réemploi à vélo sur le chantier de Boehringer Ingelheim à Lyon
Photo d'une livraison de matériaux de réemploi réalisée par EPC Demosten pour le projet de Boehringer Ingelheim à Lyon
Récupération des matériaux par les divers repreneurs avec l’aide de l’entreprise de dépose (crédit EPC Desmosten)

Parallèlement, nous avons mis en place un système de traçabilité pour suivre les ventes et les enlèvements.

Cette expérience a confirmé l’importance de disposer d’outils collaboratifs performants pour gérer efficacement des projets de réemploi impliquant de nombreux intervenants et une grande diversité de matériaux.

Des obstacles à surmonter

Comme sur tout chantier, certains objectifs n’ont pas pu être atteints malgré l’engagement de l’ensemble des acteurs.

Une charpente métallique qui n’a finalement pas pu être réemployée

L’un des principaux bâtiments du site disposait d’une charpente métallique en bon état présentant un potentiel de réemploi intéressant.

Vue de la charpente métallique que nous avons tenté de réemployer sur le site de Boehringer Ingelheim à Lyon
Vue de la charpente métallique

Faute de repreneur identifié avant le démarrage des travaux, sa dépose soignée n’avait toutefois pas été intégrée dans le marché initial.

Lorsqu’une opportunité de réemploi s’est présentée en cours de chantier, plusieurs difficultés majeures sont apparues :

  • la nécessité de déposer le bardage sans endommager la structure alors que les joints étaient amiantés ;
  • l’obligation de démonter les planchers béton fixés aux poutres intermédiaires ;
  • des délais incompatibles avec le calendrier global de l’opération ;
  • des coûts supplémentaires importants liés à ces interventions spécifiques.

Cette situation illustre l’importance d’anticiper très en amont les opportunités de réemploi pour les éléments structurels.

Une fois le chantier engagé, les contraintes techniques, économiques et de planning rendent souvent les adaptations complexes.

Malgré la mobilisation de tous les acteurs, le réemploi de cette charpente n’a finalement pas pu être concrétisé.

Des matériaux sans débouchés identifiés

Le site comportait également de nombreux équipements techniques spécifiques à l’industrie pharmaceutique, notamment des sorbonnes et divers équipements de laboratoire.

Photos d'équipements techniques issus des laboratoires pharmaceutiques de Boehringer Ingelheim que l'on cherchait à réemployer
Équipements techniques présents sur le site

Bien que ces éléments soient restés en bon état, ils n’ont pas trouvé de repreneurs.

Leur caractère très spécialisé limitait fortement les possibilités de réutilisation et aucune filière structurée de reconditionnement n’existe aujourd’hui pour ce type d’équipements. Par ailleurs, les normes sur ces équipements évoluent très rapidement ce qui rend impossible le réemploi d’équipements de quelques dizaines d’années pour des professionnels.

À l’inverse, certains matériaux plus polyvalents, comme les panneaux sandwich issus des salles blanches, ont pu trouver de nouveaux usages auprès de différents acteurs. Certains repreneurs les ont, par exemple, utilisés comme cloisonnements intérieurs autoportants dans des bâtiments agricoles ou encore comme isolants thermiques pour des locaux non soumis à la RE2020.

Cette expérience rappelle que le réemploi dépend non seulement de la qualité des matériaux mais également de l’existence d’une demande, de filières adaptées et de projets capables de les accueillir au bon moment.

L’anticipation demeure donc le meilleur moyen de maximiser les chances de réussite.

Un BoBilan très encourageant

Malgré les difficultés rencontrées, les résultats obtenus pour cette première phase ont été particulièrement positifs.

Bilan d'une opération d'envergure de réemploi ex situ de matériaux
Objectifs de réemploi par rapport à la quantité totale de ressources inventoriées pour le projet global et la phase Ouest

L’objectif fixé à l’échelle des deux phases du projet était de réemployer 215 tonnes de matériaux.

À l’issue de cette première étape, 131 tonnes de matériaux ont déjà trouvé une seconde vie, soit 61 % de l’objectif global alors même que seulement 37 % des ressources identifiées sur l’ensemble du site ont été traitées.

La mobilisation de 39 repreneurs issus de secteurs d’activité variés a permis d’atteindre ces résultats.

Type de repreneurs de matériaux de réemploi
Répartition des repreneurs par type d’acteur

Au-delà des tonnages réemployés, cette opération a permis de démontrer qu’une démarche ambitieuse de réemploi est compatible avec des projets industriels complexes et de grande ampleur.

Conclusion

Cette opération de déconstruction démontre qu’une démarche ambitieuse de réemploi de matériaux est possible même dans le cadre d’une démolition sans reconstruction immédiate.

Sa réussite repose avant tout sur l’engagement de la maîtrise d’ouvrage, la mobilisation d’acteurs spécialisés et l’anticipation des différentes étapes du projet : identification des ressources, recherche de repreneurs, dépose soignée, stockage et traçabilité.

Elle met également en lumière les défis qui restent à relever, notamment pour certains équipements techniques encore dépourvus de filières de réemploi adaptées.

Enfin, ce chantier confirme une tendance de fond : les acteurs du bâtiment sont de plus en plus nombreux à s’engager dans l’économie circulaire. Les compétences se développent, les réseaux se structurent et les retours d’expérience se multiplient.

Autant d’éléments qui laissent entrevoir un avenir prometteur pour le réemploi dans le secteur de la construction.

Ce que nous retenons sur cette opération

  • Le réemploi est possible même sur une opération de démolition sans reconstruction immédiate.
  • Une maîtrise d’ouvrage engagée est le premier levier de réussite.
  • L’anticipation est indispensable pour les éléments complexes ou structurels.
  • Certaines filières de réemploi restent encore à développer, notamment pour les équipements industriels spécifiques.
  • Le réemploi nécessite du temps, de nouvelles compétences et d’adapter les méthodologies de travail.
  • S’il reste encore du chemin à parcourir, les acteurs du territoire sont prêts à s’engager dans l’économie circulaire du bâtiment et les retours d’expérience successifs nous permettent de progresser conjointement.

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